De l’abîme de la mort aux sommets de la vie
par Alexandre Python
Dernier d’une famille de sept enfants, issu d’un milieu agricole, j’ai la chance d’avoir les pieds sur terre, et un chemin de foi pragmatique. Descendant d’une esclave des temps modernes, je suis, comme toute notre fratrie, un workaholic.
Dès mon plus jeune âge, j’ai ressenti la soif de l’Absolu. Malgré un milieu familial aimable, rien ni personne n’a jamais su me combler. J’avais besoin d’une raison de vivre qui allait toujours au-delà de ce qui m’était donné. Je l’ai cherché, cet Absolu : dans les métiers (charpentier, chauffeur, éducateur, guide…) ou dans les croyances (astrologie, hindouisme, bouddhisme, yoga, et j’en passe). Ce n’est qu’après ma rencontre avec l’Amour de Dieu, expérience ontologique qui m’a bouleversé, que ma vie a changé radicalement.
Enfant, mon rôle était d’aller chercher les vaches en fin d'après-midi dans les champs, pour les ramener à l'étable. Puis je nettoyais la stabulation libre et, pour finir, je nourrissais les veaux. J'ai passé beaucoup d'heures dans la nature, et c’est toujours pour moi un lieu de ressourcement. Un jour, après une soirée d'évangélisation, lorsque le pasteur disait que la beauté des fleurs et de la nature n'était rien par rapport au paradis qui nous attend, je me rappelle avoir parlé à Dieu en lui disant : « Seigneur, je ne sais pas si tu existes, mais je trouve cette nature tellement belle que je n'ai aucune envie de venir au paradis. »
Dans ma soif d’absolu, j'ai eu la chance de travailler quelques semaines dans une léproserie à Madagascar. Le soir de Noël, lorsque ces bouts de mains et de bras se sont levés vers le ciel afin de chanter le Notre Père, j'ai saisi que ces personnes avaient compris quelque chose qui m'échappait encore.
Je suis parti en Inde, toujours en recherche d’absolu. J'ai étudié le bouddhisme, l'hindouisme et la religion sikh. Un jour, lorsque je méditais avec un yogi dans le désert du Rajasthan, non loin de la ville sainte de Pushkar, j'ai fait l'expérience de l'angoisse de la mort. Je me suis laissé disparaître dans un abîme sans fond, habité par le néant. Un état sans Dieu, sans Amour. L'angoisse de la mort était devenue ma compagne, alors que mon seul désir était de vivre.
À mon retour en Suisse, après des mois de voyages, j’ai été invité à rejoindre un groupe de plus de cent cinquante jeunes qui s'étaient engagés tous les jours à prier les uns pour les autres. Ils avaient l'air heureux. J'ai dit à Jésus : « Je ne sais pas si tu existes, mais je veux bien te suivre si tu me rends aussi heureux qu'eux. » Je me suis inscrit dans cette chaîne spirituelle afin de me forcer à prier. Les semaines passaient mais ma vie restait « informe et vide », comme dans les premiers jours de la Création.
À ce moment-là, j'étudiais à Genève et j'exerçais en tant qu'animateur socio-culturel. Tous les soirs, j'offrais au Seigneur, en les nommant un par un, les cent cinquante participants de ce mouvement. Un soir, je ne sais pour quelle raison, je fus envahi par une joie immense et je voulus descendre dans la rue pour embrasser tout le monde. Mon côté terrien est tout de suite revenu à la charge : « Pas normal du tout, comme comportement ! Allez, éteins la bougie et tout ira mieux demain ! »
Le lendemain soir et le surlendemain, même expérience. J’ai décidé de rentrer à nouveau en moi-même, comme dans mon désert indien. Je me suis alors senti arriver directement sur un sol solide, avec cette parole qui me venait : « Je suis ton roc, ta citadelle[1]. » J'ai compris que le Seigneur, lorsqu'il crée un humain, laisse en lui une part de lui, qui est la soif d'un Amour infini que seul un Amour infini peut combler. J'avais compris que Jésus est cet Amour.
Plus aucune de mes pensées ni aucun de mes actes ne pouvait aller contre ce Dieu fou d’amour qui est mort pour moi sur la croix. Depuis, je cherche chaque jour à saisir la volonté de Dieu sur moi.
Jésus est mon compagnon de chaque instant, et pas seulement le dimanche entre 9 h et 10 h : il m’invite à demeurer en lui, comme lui demeure en son Père. Et le fruit de cette proximité, c’est la joie, une joie parfaite.
Aussi, chaque matin, je décide d’être heureux. Je décide de sourire à ceux que je rencontre car je ne suis pas toujours responsable de ce qui m’arrive mais je suis responsable de la manière dont j’y réponds.
C’est ainsi qu’avec mon épouse nous vivons dans une action de grâces quotidienne pour tout ce que nous avons – ou n’avons pas – et nous l'offrons dans la confiance.
Lors de la chute des tours jumelles à New York, le 11 septembre 2001, le monde s’est arrêté de voyager. Nous avons dû licencier tous nos employés et mon associé est parti avec la caisse. Nous n’avions plus de quoi vivre durant des mois. Pourtant, le Seigneur, qui est fidèle, a été présent. Lorsque j’appelais un fournisseur pour lui demander de patienter pour un paiement, il me répondait : « Mais, Monsieur, la facture est déjà soldée ! »
Une dame que nous connaissions à peine m’a croisé dans la rue : « J’ai entendu que vous aviez des soucis, voici une petite enveloppe ! » Elle contenait 5 000 francs suisses. Et, au fur et à mesure que les affaires ont repris, les aides se sont naturellement résorbées.
Il en a été de même durant la crise du Covid. Cette épreuve fut encore plus violente. J’ai dû licencier 80 % de mon personnel, fermer 75 % de nos agences, et notre dernier fils, âgé de 10 ans, s’est trouvé entre la vie et la mort aux soins intensifs. Le monde s’effondrait. Avec mon épouse, nous relisions le livre de Job (1, 21) : « Nu je suis né, nu je mourrai. Loué soit le nom du Seigneur. » Dans un abandon total, nous avons encore et toujours tout offert, en essayant de garder la joie de la confiance.
La réponse de notre Dieu fidèle fut déconcertante. Une chaîne de prière internationale s’est mise en place autour de notre fils. Des milliers de personnes nous portaient dans la prière. Nous recevions des messages d’Amérique du Sud, d’Asie, et bien sûr de toute l’Europe.
Il m’est arrivé de prendre de la nourriture dans les poubelles pour nourrir ma famille… Une chaîne de fraternité s’est mise en place durant neuf mois – des membres des EDC, de la famille, des frères et sœurs dans la foi – qui nous ont apporté, jour après jour, de quoi subvenir à nos besoins essentiels.
Les quelques employés qui restaient ne comprenaient pas comment il était possible de demeurer dans un tel calme et une telle paix. Je ne pouvais que montrer du doigt le ciel. Oh ! ce n’était pas facile ! Nous avons beaucoup pleuré – des refus d’aide, de la maladie, des angoisses qui, parfois, nous saisissaient – mais le fruit de ces épreuves fut une foi renouvelée, une famille encore plus unie, et la joie de porter un témoignage aux personnes de notre entourage pour leur montrer que Dieu est vivant et qu’ils sont, eux aussi, profondément aimés.
De « mon » œuvre à l’œuvre de Dieu
par Alexandre Python
Jésus, « lorsqu’il a une idée derrière la tête, ne l’a pas ailleurs », comme le dit le dicton.
Lors de mon bref passage au séminaire de Namur, nous accueillions, dans notre maison Saint-Joseph, les frères du Rwanda qui venaient se former en Belgique. Nous partagions ainsi beaucoup de temps fraternel avec les frères responsables, tels que Cyprien et Daphrose Rugamba.
Lors des massacres du Rwanda, ils furent sauvagement assassinés, avec la majorité de leurs enfants, dès la première nuit. Cette même nuit, après avoir reçu cette terrible nouvelle, une pensée m’est venue, comme un appel : « Pourquoi ne pas organiser des pèlerinages sur les lieux des martyrs d’aujourd’hui, plutôt que sur ceux des martyrs d’autrefois ? »
Une œuvre de Dieu était née.
De formation charpentier, puis travailleur social et chauffeur pour personnes âgées, je n’avais alors aucune idée du monde du voyage. Je me suis formé, et la Providence a préparé le chemin qui a mené à la naissance de l’agence Ad Gentes. Que ce soit pour la formation, les premiers emplois, le choix du nom ou même la rencontre de mon épouse : tout a été guidé.
Ad Gentes Voyages grandissait rapidement. Pourtant, une année, aucun pèlerinage ne se remplissait. Je ne comprenais pas. Un jour, à la messe, j’ai exprimé mon « coup de gueule » au Seigneur : « Seigneur, sur la devanture de mon agence, il est écrit AGENCE DE VOYAGES CHRÉTIENNE. Comme aucun des pèlerinages que j’ai prévus ne se remplit, je n’y comprends plus rien. Ce n’est pas mon agence, c’est la tienne. Mais, si tu veux, on peut faire simple : comme tu ne m’apportes pas de clients, j’enlève de la devanture le mot « chrétienne », et nous sommes quittes ! »
Le lendemain, à la messe, l’évangile du jour était Matthieu 10, 32-33 : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »
Oh là là… Seigneur, il ne faut pas te fâcher ! Ce n’était qu’un coup de gueule… J’ai demandé pardon et remis cette œuvre pleinement entre ses mains.
Quelques semaines plus tard, une personne me proposa de rencontrer les responsables de la Fondation des pèlerinages bibliques romands, qui connaissaient des difficultés. Quatre mois plus tard, nous reprenions l’organisation de tous leurs pèlerinages.
Mon baromètre pour savoir si je suis encore le serviteur de l’œuvre de Dieu, c’est mon sommeil. Chaque fois que je me réveille à cause d’un souci matériel de mon entreprise, c’est pour moi le signe que je m’approprie l’œuvre de Dieu, que j’en fais mon œuvre au lieu de son œuvre. Alors, je demande pardon, je remets tout entre ses mains, et je dors tranquille. Comme c’est son œuvre, il pourvoit.
À la suite d’un nouvel appel, nous avons créé à Genève une librairie chrétienne, que nous avons franchisée La Procure depuis 2022. Quel bonheur de voir que le Seigneur bénit les voyages afin que nous puissions porter cette belle œuvre d’évangélisation qu’est La Procure à Genève ! Beaucoup de jeunes viennent y chercher des livres ou des objets religieux pour nourrir leur foi.
Aujourd’hui, nous discernons si le Seigneur ne nous appelle pas à reprendre une autre arcade pour y créer une nouvelle œuvre de Dieu. Être à son écoute et discerner n’est pas ma spécialité, mais il met toujours sur notre route les bonnes personnes, au bon moment. Si je lui remets tout, il peut agir – et l’œuvre reste de lui.
Introduire la fragilité dans l'entreprise
par Alexandre Python
Lors des assises de Nantes, Philippe Pozzo di Borgo (qui a inspiré le film Intouchables) était venu témoigner de tout ce qu’une personne en situation de handicap pouvait apporter de positif dans une entreprise. Il nous encourageait à introduire la fragilité dans nos structures.
Comme d’habitude, quand je trouve une idée intéressante, je fonce, et je la mets en place. Or, j'étais conquis. Deux semaines plus tard, nous avons donc accueilli dans nos bureaux une personne fragilisée par la vie. Les employés se demandaient bien quelle mouche m’avait piqué et pourquoi cette personne d’un certain âge, qui refusait les tâches demandées, était là, mais elle était bel et bien là !
Ce fut un essai de neuf mois… un fiasco complet !
J’ai fait le tour de mes collègues pour comprendre pourquoi ils ne s’investissaient pas davantage auprès de cette personne fragile. Ils m’ont gentiment répondu qu’ils n’avaient pas été consultés. Même si l’idée leur semblait louable, le fait de ne pas avoir été associés à cette initiative les avait complètement bloqués.
Depuis, j’ai compris la leçon.
Avant de me relancer avec un autre candidat, j’ai demandé à tout le personnel s’il était d’accord pour accueillir une nouvelle personne, l’entourer, la former et l’encourager. Ils ont dit : « OK, essayons encore une fois d’aller à la rencontre des drôles d’idées du patron. »
Cette fois, tous furent impliqués, ce fut une success story, une vraie expérience de fraternité ! La personne (que nous appellerons Médard) est restée trois ans dans notre entreprise, pour la plus grande joie de tout le monde. Sa présence, acceptée, a suscité auprès des employés :
- le respect de cet homme qui, malgré les maladies, continuait à se battre ;
- un intérêt certain et une meilleure compréhension de sa situation ;
- une écoute, qui s'est transformée en attentions : « Attends, je vais te porter ce carton, ton dos est trop fragile » ;
- la patience car, vu son âge, la pratique des systèmes informatiques n'était pas évidente !
Le plus beau fut, pour moi, cette découverte : mes collaborateurs se sont rendu compte que, en fait, eux aussi étaient des personnes fragiles. Avec le temps, c'est Médard qui a pris soin d'eux : « Que se passe-t-il aujourd'hui ? Tu n'as pas l'air en forme. Attends, je t'apporte une tisane. » Son optimisme à toute épreuve a été un témoignage et sa présence a su éveiller des vertus évangéliques qui se sont déployées simplement parce que la fragilité s'était introduite dans notre entreprise…
Nous continuons, de temps à autre, à accueillir des personnes dites « fragiles ». Cela ne fonctionne pas toujours sur le long terme, pour des raisons de capacités ou de compétences. En revanche, ce sont à chaque fois de belles expériences humaines, et tous nous en ressortons enrichis.
[1] Psaume 17 : 2-3
" Je t'aime, Seigneur, ma force : Seigneur, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m'abrite, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !"